7

 

Le lendemain, Amélie me rapporta mes affaires et me laissa les examiner seul. Aussi curieux que je puisse être de le faire, j’avais du mal à me concentrer. J’étais obnubilé par le rêve que je venais à nouveau de faire, et dans lequel je me retrouvais spectateur involontaire d’un épisode de la vie de Sky Haussmann. La première fois que j’avais rêvé de lui, pour autant que je m’en souvienne, c’était lors de mon réveil. Il me semblait qu’il y avait un vaste fossé dans sa vie entre ces deux rêves, mais je les avais à l’évidence faits dans l’ordre chronologique. C’était une sorte de mise en place.

Et ma paume avait encore saigné. Une nouvelle croûte de sang coagulé masquait la blessure, et le drap était maculé de sang.

Il ne fallait pas une imagination délirante pour voir que les deux étaient liés. Je me rappelais, je ne sais comment, que Haussmann avait été crucifié. Le trou dans ma paume était symbolique de son exécution, et j’avais rencontré un autre homme avec une blessure similaire dans ce qui me semblait un passé simultanément récent et infiniment éloigné. Je croyais me souvenir que l’homme avait aussi de drôles de rêves et qu’il n’en était pas spécialement ravi lui non plus.

Enfin, peut-être les affaires que m’avait rapportées Amélie expliqueraient-elles ces rêves. J’essayai de chasser temporairement Haussmann de mon esprit pour me concentrer sur ma tâche. Tous mes biens en ce bas monde, en dehors de ce que je pouvais posséder du côté de Swan, tenaient dans une banale mallette que j’avais avec moi à bord de l’Orvieto.

Il y avait une certaine somme en austraux, la monnaie de Sky’s Edge : près d’un million, en grosses coupures. Amélie m’avait dit que ça représentait une petite fortune sur Sky’s Edge – pour ce qu’elle en savait, en tout cas –, mais que ça ne valait presque rien dans le système de Yellowstone. Pourquoi les avais-je sur moi, dans ce cas ? La réponse paraissait assez évidente. Même en tenant compte de l’inflation, les devises de Sky’s Edge devaient encore valoir quelque chose trente ans après mon départ, même si ça ne me permettait que de me payer une nuit d’hôtel. Le fait que j’aie eu cet argent en ma possession permettait de penser que je prévoyais de rentrer chez moi un jour.

Je n’avais donc pas l’intention d’émigrer. J’étais venu pour affaires.

Pour faire quelque chose.

J’avais aussi apporté des expériensticks : des bâtonnets de la taille d’un crayon, bourrés de données numérisées. Sans doute contenaient-ils ce que je prévoyais de vendre lors de mon réveil. Quand on n’était pas un négociant ultra, spécialisé dans les hautes technologies ésotériques, mais seulement très riche, les expériensticks étaient à peu près le seul moyen de préserver une partie de sa fortune en traversant l’espace interstellaire. Il y avait toujours un marché pour ça, quel que soit le niveau de civilisation, avancée ou primitive, de l’acheteur – pourvu, évidemment, qu’il ait la technologie de base nécessaire pour lire ces expériensticks. Ce qui ne poserait aucun problème sur Yellowstone. Depuis les deux cents dernières années, c’était de là que partaient toutes les avancées technologiques et sociales majeures, d’un bout à l’autre de l’espace humain.

Les expériensticks étaient scellés dans du plastique transparent, étanche. N’ayant rien pour les lire, j’étais incapable de savoir ce qu’il y avait dedans.

Et quoi d’autre ?

D’autres devises, qui ne me disaient vraiment rien : des coupures curieusement texturées, arborant des visages et des dénominations étranges, aléatoires. Curieux.

Je demandai à Amélie ce que c’était.

— C’est la monnaie locale, Tanner. Des billets de Chasm City. Lui, dit-elle en indiquant l’homme qu’on retrouvait sur tous les billets, je crois que c’est Lorean Sylveste. À moins que ce ne soit Marco Ferris. D’où leur nom : des mark’o-Ferris. Enfin, c’est de l’histoire ancienne, de toute façon.

— Ces billets ont fait le voyage de Yellowstone à Sky’s Edge et retour. Ils ont au moins trente ans. Ils valent encore quelque chose ?

— Ils n’ont sûrement plus beaucoup de valeur. Je ne suis pas une experte en ces questions, cela dit, je pense que ça devrait vous permettre d’aller sur Chasm City. Mais pas beaucoup plus loin.

— Et comment faire pour aller à Chasm City ?

— Ce n’est pas difficile, y compris aujourd’hui. Il y a un caboteur qui fait le trajet vers New Vancouver, un carrousel en orbite. De là, il faut prendre le béhémoth pour rejoindre la surface de Yellowstone. La somme dont vous disposez devrait suffire, pourvu que vous fassiez une croix-sur certains luxes.

— Tels que… ?

— Eh bien, toute garantie d’arriver sain et sauf, pour commencer.

J’eus un sourire.

— Espérons que ma bonne étoile sera avec moi, alors.

— Vous ne prévoyez quand même pas de nous quitter tout de suite ?

— Non, répondis-je. Pas tout de suite.

Il y avait encore deux choses, dans la mallette : une grande enveloppe de papier kraft, et une autre, plus épaisse. Amélie était repartie lorsque je vidai le contenu de la première sur le lit du chalet. Il y avait dedans moins de choses que je ne pensais, et rien qui ressemblât à des révélations sur mon passé, bien au contraire. Le contenu avait tout pour achever de me déconcerter : une douzaine de passeports et de cartes d’identité plastifiées à mon nom, tous valides au moment où j’étais monté à bord du vaisseau, et concernant une partie de Sky’s Edge et de l’espace environnant. Certains comportaient une puce électronique.

Je supposai que la plupart des gens auraient pu voyager avec seulement l’un ou l’autre de ces documents, à condition d’accepter de ne pouvoir légalement accéder à certaines zones, mais je déduisis des petits caractères imprimés sur les documents que j’aurais pu me déplacer plus ou moins librement, entrer et sortir des zones en guerre et des États contrôlés par la milice, dans les zones neutres et l’espace en orbite basse autour de la planète. C’étaient les documents d’un individu qui voulait se déplacer sans encombre. Il y avait des anomalies, cependant : des contradictions mineures, d’un document à l’autre, dans les renseignements personnels tels le lieu de naissance et les endroits où je m’étais rendu. D’après certains de ces documents, j’aurais été engagé dans la Milice du Bloc du Sud, et dans d’autres j’étais un spécialiste tacticien de la Coalition du Nord (on disait aussi la « CdN »). D’autres papiers ne faisaient aucune allusion à mon prétendu passé militaire. À en croire ceux-là, je n’étais qu’un consultant spécialisé dans la protection rapprochée, ou je travaillais dans une boîte d’import-export.

Soudain, ces documents cessèrent de former un magma troublant pour devenir un ensemble cohérent, qui en disait long sur le genre d’homme que j’avais été. J’étais quelqu’un qui avait besoin de passer les frontières en catimini, un homme qui revêtait toutes sortes d’identités et autant de passés tout aussi fictifs. J’eus l’impression que j’avais été un homme qui vivait dangereusement. Quelqu’un qui devait se faire des ennemis comme d’autres se faisaient des relations. Je suppose que ce n’était pas un problème pour moi, ou alors marginal. J’étais un homme qui pouvait envisager de tuer un moine pervers sans un battement de cils, puis y renoncer parce que le moine ne valait pas la minuscule dépense d’énergie que ça aurait exigé.

Mais il y avait trois autres choses tout au fond de l’enveloppe, des choses qui n’en étaient pas tombées tout de suite. Je les sortis délicatement, sentant sous mes doigts la surface lisse de photos.

La première montrait une femme d’une beauté sombre, frappante, au sourire fragile, sur un fond de jungle. La photo avait été prise de nuit. En l’inclinant pour mieux voir, je remarquai un homme, de dos, en train d’examiner une arme à feu. Ça aurait pu être moi, mais, dans ce cas, qui avait pris la photo, et pourquoi l’avais-je sur moi ?

Gitta, dis-je. Son nom m’était revenu sans effort. Tu es Gitta, hein ?

La deuxième photo était celle d’un homme debout sur une piste défoncée bordée par deux rideaux de jungle. Il venait vers celui ou celle qui prenait la photo, et bien qu’il soit à peu près du même âge que moi, et bâti un peu comme moi, ce n’était pas mon visage. Il portait une énorme arme noire en bandoulière sur l’épaule et une cartouchière barrait sa chemise. Derrière lui, la route était obstruée par quelque chose qui ressemblait à un arbre abattu, sauf qu’il était terminé par une souche ensanglantée et que la piste disparaissait presque sous une couche épaisse de sang coagulé.

Un nom surgit, de je ne sais où : Dieterling. Miguel Dieterling. Et je sus que c’était un bon ami à moi, mort à présent.

Je regardai alors la troisième photo. Elle n’avait ni l’intimité de la première, ni la douteuse gloriole de la seconde. C’était une image en 2-D, prise au téléobjectif. On y voyait un homme qui ne semblait pas savoir qu’on le photographiait. Il marchait rapidement dans un centre commercial, le pointillé des tubes au néon était brouillé par le mouvement panoramique de l’appareil. Le sujet était légèrement flou, lui aussi, mais assez net quand même pour qu’on le reconnaisse. Bien assez net pour l’acquisition de cible, me dis-je.

Je me souvenais aussi de son nom.

Je pris la plus épaisse des deux enveloppes et la retournai sur le lit. Les pièces complexes, aux bords nets, qui en tombèrent semblaient m’inviter à les rapprocher. Je sentais déjà l’objet calé dans ma paume, prêt à être utilisé. Il était de couleur perlée, et on aurait dit du verre dépoli.

Ou du diamant.

 

 

— On appelle ça une clé, dis-je à Amélie. Vous m’avez immobilisé. J’ai beau être plus grand et plus fort que vous, maintenant, je ne peux plus rien faire, ça me ferait trop mal.

Elle me regarda, dans l’expectative.

— Et maintenant ?

— Maintenant, vous me prenez mon arme, dis-je avec un mouvement du menton en direction de la petite truelle que nous utilisions en guise de pistolet.

Elle me l’arracha de sa main libre et la lança au loin comme si elle était empoisonnée.

— Vous la lâchez trop facilement.

— Non, dis-je. Avec la pression que vous appliquez sur ce nerf, je ne peux pas faire autrement que de la lâcher. C’est de la biomécanique, Amélie, tout simplement. Je pense qu’Alexei devrait vous donner encore moins de fil à retordre.

Nous étions dans la clairière, devant le chalet. C’était ce qui passait pour une fin d’après-midi à l’hospice Mnémos, et le filament central qui simulait le soleil passait du blanc à un orange éteint. C’était une drôle de lumière d’après-midi, parce qu’elle tombait toujours à la verticale et ne procurait pas la lueur de face qui aplatissait les traits, ou les longues ombres de tout soleil se couchant sur une planète. Nous n’y faisions pas très attention, de toute façon. Depuis deux heures, je montrais à Amélie des techniques d’autodéfense basiques. Pendant la première heure, elle s’était exercée à m’attaquer, ce qui consistait à effleurer une partie de mon corps avec le tranchant de la truelle. Elle n’avait pas réussi une seule fois, alors que je m’efforçais de prêter le flanc à ses attaques. J’avais beau serrer les dents, me dire que, cette fois, j’allais la laisser faire, elle n’y arrivait jamais. Enfin, au moins, ça démontrait qu’une solide technique aurait toujours le dessus sur un agresseur maladroit. Mais je sentais que ça venait, et elle avait fait beaucoup de progrès lorsque nous inversâmes les rôles, pour la deuxième heure. Là, au moins, je pouvais reculer, me déplacer assez lentement pour qu’Amélie apprenne les mouvements d’interception adaptés à chaque situation. C’était une très bonne élève ; elle avait réussi à apprendre en une heure ce qui aurait normalement pris deux jours. Ses mouvements n’étaient pas encore coulés, pas encore assez ancrés dans sa mémoire musculaire, et elle télégraphiait ses intentions, mais aucun de ces défauts n’aurait beaucoup d’importance contre un amateur comme le frère Alexei.

— Vous pourriez aussi me montrer comment le tuer, hein ? demanda Amélie alors que nous reprenions notre souffle – ou, plutôt, que j’attendais qu’elle ait repris son souffle –, assis dans l’herbe.

— C’est ce que vous voulez ?

— Non. Bien sûr que non. Je veux juste qu’il arrête.

J’observais, sur la courbure opposée de Mnémos, les petites silhouettes pas plus grosses que des têtes d’épingles qui travaillaient dans les cultures en terrasse. Tout le monde se dépêchait de finir pendant qu’il y avait encore assez de lumière.

— Je doute qu’il revienne après la petite séance dans la grotte, dis-je. Et quand bien même, vous aurez un avantage sur lui, et je vous parie qu’après ça, il vous fichera la paix. Je connais le genre, Amélie. Il préférera choisir une proie plus facile.

Elle réfléchit un instant, l’air de plaindre d’avance celle qui allait devoir endurer les mêmes tourments qu’elle.

— Je sais que ce n’est pas une chose à dire, mais je déteste cet homme. Nous pourrions répéter ces mouvements demain ?

— Évidemment. En fait, j’insiste : vous avez fait pas mal de progrès, mais vous avez encore des faiblesses.

— Merci. Tanner… ça vous ennuie si je vous demande comment vous savez tout ça ?

Je réfléchis aux papiers d’identité que j’avais trouvés dans l’enveloppe.

— J’étais un spécialiste de la protection rapprochée.

— Et ?

J’eus un sourire attristé, et je me demandai ce qu’elle savait du contenu de cette enveloppe.

— Et d’autres choses.

— On m’a dit que vous étiez dans l’armée.

— Oui. Je crois que j’y ai été. Mais sur Sky’s Edge, tout le monde, ou à peu près, était plus ou moins impliqué dans le conflit. Il n’était pas facile de rester à l’écart. La grande idée, vous comprenez, c’était que, si on ne faisait pas partie de la solution, on faisait partie du problème. Si vous ne preniez pas position, vous étiez systématiquement considéré, par défaut, comme un sympathisant de l’autre camp.

C’était une simplification abusive, évidemment. Elle ne tenait pas compte du fait que les riches aristocrates pouvaient acheter leur neutralité comme on fait ses courses chez l’épicier, mais pour le citoyen lambda aux moyens limités de la Péninsule, ce n’était pas loin de la vérité.

— On dirait que vous vous souvenez bien de ça, en tout cas.

— Ça commence à revenir. Ce coup d’œil à mes affaires personnelles m’a sûrement aidé.

Elle eut un hochement de tête encourageant, et j’éprouvai une vague pointe de remords. Je m’en voulais de lui mentir. Les photos ne s’étaient pas contentées de donner un coup de pouce à ma mémoire ; elles avaient fait bien plus. Mais, pour l’instant, je décidai de maintenir provisoirement l’illusion d’amnésie partielle. J’espérais seulement qu’Amélie n’était pas assez rusée pour voir clair dans mon jeu. Je n’étais pas du genre à sous-estimer les Mendiants dans les manœuvres qui s’annonçaient à l’horizon.

J’étais bel et bien un soldat. Mais, comme je l’avais déduit des différents passeports et papiers d’identité contenus dans l’enveloppe, je n’étais pas seulement doué pour le métier des armes. Ce n’était que le noyau autour duquel orbitaient mes autres dons. Tout n’était pas encore complètement net dans mon esprit, mais j’en savais beaucoup plus que la veille.

J’étais né dans une famille aristocratique, sur le barreau inférieure de l’échelle sociale : pas vraiment pauvre, mais en lutte constante pour préserver une façade d’opulence. Nous vivions à Nueva Iquique, sur la côte sud-est de la Péninsule. C’était une colonie discrète, protégée du conflit par une chaîne de montagnes traîtresses ; endormie et sans passion, même dans les années les plus sombres de la guerre. Les gens du Nord descendaient souvent la côte à la voile et s’installaient à Nueva Iquique pour fuir la violence, même quand nous étions techniquement ennemis, et les mariages interraciaux entre descendants de différentes lignées de la Flottille n’étaient pas rares. J’appris, en grandissant, à lire le langage hybride de l’adversaire presque aussi couramment que le nôtre. Je trouvais bizarre que nos chefs nous incitent à haïr ces gens. Même les livres d’histoire s’accordaient à dire que nous étions unis quand les vaisseaux avaient quitté Mercure.

Mais il s’était passé tant de choses…

En grandissant, j’appris que, même si je n’avais rien contre les gènes ou les croyances des alliés de la Coalition du Nord, c’étaient nos ennemis malgré tout. Ils avaient commis leur part d’atrocités, tout comme nous. Oh, je ne méprisais pas ceux que je combattais, mais j’avais le devoir moral de contribuer à l’effort de guerre, en aidant notre camp à obtenir la victoire, et ce le plus vite possible. C’est ainsi qu’à vingt-deux ans je m’étais engagé dans la Milice du Bloc du Sud. Je n’étais pas un soldat dans l’âme, mais je pigeais vite. Il fallait bien ; surtout quand on était lancé dans la bagarre quelques semaines seulement après avoir tenu son premier flingue. Je me révélai un tireur d’élite tout à fait convenable. Plus tard, grâce à l’entraînement approprié, je devins un tireur exceptionnel – et j’eus la chance d’être dans une unité qui avait besoin d’un tireur d’élite.

Je me rappelais aussi le premier homme que j’avais tué – ou plutôt, mes premières victimes.

Nous étions perchés en haut des collines envahies par la jungle, et nous dominions une clairière où les troupes de la CdN déchargeaient un engin de transport à effet de sol. Avec un calme implacable, je fermai un œil et visai, l’un après l’autre, chacun des hommes de l’unité. L’arme était chargée de micro-munitions subsoniques ; rigoureusement silencieuses et à déflagration retard réglée sur quinze secondes. Assez de temps pour loger une balle de la taille d’un moustique dans le cou de chacun des hommes et les regarder se gratter distraitement, se croyant piqués par un insecte ; le temps que le huitième et dernier ait remarqué que quelque chose n’allait pas, il était beaucoup trop tard.

L’escouade tomba dans la gadoue avec un ensemble terrifiant. Plus tard, nous descendîmes de la colline et nous réquisitionnâmes les provisions pour notre propre unité, enjambant les cadavres grotesquement déformés par les explosions internes. C’était la première fois que je goûtais à la mort. C’était comme dans un rêve.

Je me demandais parfois ce qui serait arrivé si le délai avait été fixé à moins de quinze secondes, et si le premier homme était tombé avant que j’aie fini de plomber les autres. Aurais-je eu le sang-froid du vrai sniper, la volonté glacée de continuer, malgré tout ? Ou le choc dû à ce que j’étais en train de faire m’aurait-il atteint de plein fouet, si brutalement que j’aurais jeté mon arme avec révulsion ? Enfin, je m’étais toujours dit qu’il ne servait à rien de ruminer ce qui aurait pu arriver. Tout ce que je savais, c’était qu’après cette première série de mises à mort, dans toute leur irréalité, ça n’avait plus jamais été un problème.

Presque jamais.

Le métier de sniper faisait qu’on ne voyait pratiquement jamais l’ennemi autrement que sous la forme d’une silhouette filiforme, impersonnelle. Trop éloignée pour être humanisée, par des détails du visage ou une expression de douleur, quand la balle atteignait sa cible. Je n’avais presque jamais besoin de tirer une seconde fois. Pendant un moment, je pensai avoir trouvé une niche, un endroit sûr où je pouvais me blinder psychologiquement contre ce que la guerre avait de pire à offrir. J’étais valorisé par mon unité, protégé comme un talisman. Bien que, pas une fois, je n’aie accompli un acte héroïque, mes dons de tireur avaient fait de moi un héros. J’étais heureux, si tant est qu’une chose pareille soit possible à la guerre, dans quelque guerre que ce soit. En fait, je savais que c’était possible : j’avais vu des hommes et des femmes pour qui la guerre était une maîtresse capricieuse et vindicative. Une maîtresse qui leur ferait constamment du mal, mais vers qui ils retourneraient inévitablement, estropiés et affamés. Le plus grand mensonge de tous les temps était que la guerre rendait tout le monde misérable ; que si on avait vraiment le choix, on supprimerait la guerre à jamais. Peut-être la condition humaine en serait-elle ennoblie, mais si la guerre ne recelait pas une sombre et étrange séduction, pourquoi étions-nous toujours si réticents à y renoncer pour la paix ? Ça passait toutes les explications aussi simplistes que l’accoutumance au combat. J’avais connu des hommes et des femmes qui se targuaient d’avoir éprouvé une excitation sexuelle après avoir tué un ennemi ; des gens accros au potentiel érotique de la mort donnée.

Cela dit, mon bonheur était d’une nature plus simple : j’étais heureux parce que j’avais conscience d’avoir trouvé mon plus beau rôle. Je faisais ce que je croyais être le bien, tout en étant protégé du risque bien réel de mourir en première ligne. Et je ne voyais pas pourquoi ça changerait. Je pensais que je finirais par être décoré, et que si je ne restais pas un sniper jusqu’à la fin de la guerre, ce serait seulement parce que l’armée aurait considéré mes dons comme trop précieux pour que je risque ma vie sur le front. On m’enverrait peut-être dans l’un de ces commandos d’agents secrets chargés des opérations spéciales, assurément plus périlleuses ; mais je me disais que le plus probable était qu’on m’envoie comme instructeur dans l’un des camps d’entraînement, mission suivie par une retraite anticipée et l’assurance fallacieuse que j’avais contribué à l’issue du conflit – et à la victoire.

Évidemment, les choses ne s’étaient pas passées ainsi.

Une nuit, notre unité tomba dans une embuscade. Nous avions été interceptés par un commando d’incursion profonde de la CdN, et en quelques minutes j’avais appris le vrai sens de ce qu’on désignait par l’euphémisme « combat rapproché ». Pas d’armes à rayon de particules avec aide à l’acquisition de cible ; pas de nanomunitions à détonation retard. Le combat rapproché aurait été infiniment plus familier à un soldat du millénaire précédent : la fureur hurlante d’êtres humains collés les uns aux autres, fouillant des ventres avec des armes de métal affûtées, baïonnettes, poignards, écrasant des larynx des deux mains ou crevant des yeux avec les doigts. La seule façon de survivre commandait de désactiver toutes les fonctions supérieures de son cerveau et de régresser à l’état animal.

Ce que je fis. Et ce faisant, j’appris une vérité plus profonde encore sur la guerre : une fois que vous aviez ouvert la porte à l’animal en vous, il n’y avait plus moyen de revenir en arrière.

Je ne cessai jamais d’être un tireur d’élite quand la situation l’exigeait, mais je ne fus plus jamais purement un sniper. Je prétendis avoir perdu mon don ; on ne pouvait plus se fier à moi pour les assassinats les plus critiques. C’était un mensonge plausible : les snipers étaient follement superstitieux, et beaucoup d’entre eux développaient des blocages psychosomatiques qui nuisaient à leur fonctionnement. J’évoluai dans différentes unités, exigeant des transferts opérationnels qui me rapprochaient chaque fois du front. Je développai une technicité des armes qui allait bien au-delà de mes compétences de tireur d’élite : j’étais devenu un virtuose au don surnaturel, capable de faire chanter n’importe quel instrument. Je me portai volontaire pour des missions d’infiltration profonde qui m’envoyaient derrière les lignes ennemies pendant des semaines d’affilée, vivant de rations de survie minutieusement comptées (la biosphère de Sky’s Edge ressemblait plus ou moins à celle de la Terre, mais au niveau de la chimie cellulaire elle était complètement incompatible : on n’y trouvait rigoureusement aucune flore originelle nutritive, ou susceptible d’être ingérée sans déclencher une réaction anaphylactique fatale). Au cours de ces longs épisodes de solitude, je laissais à nouveau émerger l’animal et je retournais à l’état sauvage : doté d’une patience et d’une tolérance à l’inconfort quasi illimitées.

Je devins un tireur solitaire, qui ne recevait plus ses ordres de la chaîne habituelle de commandement, mais de sources mystérieuses et indécelables qui planaient dans les cimes de la Milice. Mes missions devenaient de plus en plus étranges, leur but de moins en moins intelligible. D’évidentes – des officiers de la CdN –, mes cibles devinrent plus floues, comme choisies au hasard, mais je ne doutai jamais que ces assassinats programmés obéissaient à une logique, qu’ils faisaient partie d’un plan tortueux, minutieusement élaboré. Et même quand on me demanda, à plusieurs reprises, d’abattre des cibles qui portaient le même uniforme que moi, je supposai que c’étaient des espions, des traîtres potentiels, ou simplement – même si la conclusion n’était pas agréable – des hommes loyaux qui devaient mourir parce que, d’une façon ou d’une autre, leur existence nuisait à la bonne marche d’un plan impénétrable.

Je ne me souciais même plus de savoir si mes actes servaient un quelconque « plus grand bien ». Pour finir, je cessai d’attendre les ordres pour commencer à les solliciter, coupant les liens avec la hiérarchie et acceptant les contrats de tous ceux qui voulaient bien me payer. Je cessai d’être un soldat pour devenir un mercenaire.

C’est alors que je rencontrai Cahuella pour la première fois.

 

 

— Je suis sœur Duscha, dit la plus âgée des deux Mendiantes, une femme sèche, à la mine austère. Vous avez peut-être entendu parler de moi. Je suis la neurologue de l’hospice. Je crains, Tanner Mirabel, que votre esprit n’ait été sévèrement atteint.

Duscha et Amélie étaient debout devant la porte du chalet. J’avais prévenu Amélie, il y avait une heure à peine, que j’avais l’intention de quitter Mnémos dans la journée.

— Je regrette vraiment, Tanner, dit Amélie d’un air contrit, mais je ne pouvais pas faire autrement que de l’informer.

— Vous n’avez pas à vous excuser, ma sœur, dit Duscha d’un ton tranchant en passant devant sa subordonnée. Que ça lui plaise ou non, vous n’avez fait que votre devoir. Alors, Tanner Mirabel. Par où allons-nous commencer ?

— Par où vous voudrez. Je m’en vais, de toute façon.

L’un des robots à tête ovoïde trottina derrière Duscha en cliquetant sur le plancher. Je fis mine de me lever, mais Duscha plaça une main ferme sur ma cuisse.

— Ne dites pas de bêtises. Vous n’irez nulle part pour le moment.

Je regardai Amélie.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je croyais que je pouvais partir quand je voulais ?

— Oh, vous êtes libre de partir, Tanner… commença Amélie, d’un ton rien moins que convaincant.

— Mais il n’en aura pas envie, quand il connaîtra les faits, la coupa Duscha en s’asseyant au bord du lit. Vous me permettez de vous expliquer ? Lors de votre réveil, Tanner, nous avons procédé sur vous à un examen médical approfondi, en insistant surtout sur votre cerveau. Nous pensions que vous étiez amnésique, mais nous devions nous assurer que vous n’aviez pas subi de dégâts irréversibles, ou que vous n’aviez pas d’implants à extraire.

— Je n’ai pas d’implants.

— Non, en effet. Mais je crains que vous n’ayez subi des dommages… d’une certaine sorte.

Elle claqua des doigts à l’intention du robot qui s’approcha en trottinant. Il n’y avait plus rien sur le lit, mais, une minute plus tôt, j’étais en train de remonter le pistolet à ressort, d’assembler les pièces en procédant par approches successives jusqu’à ce que la chose soit à moitié remontée. Quand j’avais vu Amélie et Duscha venir vers le chalet, en coupant à travers la pelouse, j’avais fourré les pièces sous l’oreiller. Les pièces de diamant aux formes curieuses n’avaient pu que les intriguer lorsqu’elles avaient fouillé mes affaires, mais je doutais qu’elles aient compris ce qu’elles représentaient. À présent, le doute ne serait guère permis.

— Quel genre de dégâts, sœur Duscha ? demandai-je.

— Je vais vous faire voir.

De la tête ovoïde du robot jaillit un écran sur lequel s’afficha l’image lilas d’un crâne en lente rotation, plein de concrétions fantomatiques complexes pareilles à des nuages d’encre laiteuse. Je ne le reconnus évidemment pas comme le mien, mais je savais que c’était mon cerveau qu’elles me montraient.

Duscha promena ses doigts sur la masse en rotation.

— Le problème, ce sont ces masses claires, Tanner. Avant votre réveil, je vous ai injecté de la bromodéoxyuridine. C’est une substance identique à la thymidine, l’un des acides nucléiques de l’ADN. Elle se substitue à la thymidine dans les nouvelles cellules cérébrales et agit, de ce fait, comme marqueur de la neurogenèse. Les taches claires mettent en évidence l’accumulation de ce marqueur, et donc les foyers de croissance cellulaire récente.

— Je croyais que les cellules du cerveau ne pouvaient en aucun cas se régénérer…

— C’est un mythe que nous avons enterré il y a cinq cents ans, Tanner. Cela dit, dans un certain sens, vous avez raison : le processus est encore rare chez les mammifères évolués. Mais ce que vous voyez sur ce scanner représente quelque chose de beaucoup plus foisonnant : des régions concentrées, spécialisées, de neurogenèse récente – et continue. Ce sont des neurones en fonction, organisés en structures complexes et reliés à vos neurones existants. Tout cela est très délibéré. Vous remarquerez que les taches claires sont situées près de vos centres de perception. Je crains que ce ne soit tout à fait caractéristique, Tanner. Si votre main ne nous en avait pas donné une preuve supplémentaire…

— Ma main ?

— Vous avez une plaie au creux de la main. C’est symptomatique de l’infection par l’une des familles de virus d’endoctrinement de Haussmann. Nous avons repéré le virus dans votre sang. Vous êtes contaminé. Le virus s’introduit dans votre ADN et génère de nouvelles structures neurales.

Il n’y avait plus aucune raison de bluffer, à présent.

— Je suis surpris de la sûreté de votre diagnostic…

— Nous l’avons suffisamment formulé, au fil des ans, répondit Duscha. Le virus infecte un certain pourcentage de tous les derrières de… euh, des flopées de dormeurs qui nous arrivent de Sky’s Edge. Au début, évidemment, nous n’en revenions pas. Nous avions entendu parler des adorateurs de Haussmann – inutile de dire que nous n’approuvons pas la façon dont ils se sont approprié l’iconographie de notre propre système de croyance –, et il nous a fallu un moment pour comprendre qu’il y avait un mécanisme de contamination virale, et que les gens que nous voyions étaient des victimes plutôt que des adeptes.

— Mais nous pouvons vous aider, Tanner, ajouta Amélie. J’ai entendu dire que vous rêviez de Sky Haussmann ?

Je hochai la tête mais ne répondis pas.

— Eh bien, nous pourrions éliminer le virus, reprit Duscha. C’est une souche faible et elle s’éliminera d’elle-même avec le temps, mais nous pouvons accélérer le processus, si vous voulez.

— Si je veux ? Je m’étonne que vous ne m’en ayez pas encore débarrassé !

— Seigneur ! Nous ne ferions jamais une chose pareille ! Après tout, vous auriez pu vous faire contaminer volontairement. Et dans ce cas, nous n’avions pas le droit de vous débarrasser du virus. (Duscha tapota le robot, qui rétracta son écran et ressortit d’une démarche dansante de crabe métallique cliquetant.) Mais si vous voulez que nous vous guérissions, nous pouvons vous administrer immédiatement le traitement curatif.

— Et combien de temps lui faut-il pour agir ?

— Cinq ou six jours. Nous suivrons le processus de près, naturellement. Le traitement exige parfois un petit réglage…

— Alors, désolé, mais il faudra que ça passe tout seul.

— Ainsi soit-il, conclut Duscha d’un ton pincé.

Elle se leva et quitta la pièce en coup de vent, son robot la suivant docilement.

— Tanner, je… commença Amélie.

— Je ne veux pas en parler. D’accord ?

— Je ne pouvais pas faire autrement que de la mettre au courant.

— Je sais. Et je ne vous en veux pas. C’est juste que je ne veux pas que vous tentiez de me convaincre de rester, d’accord ?

Elle ne répondit pas, mais le message était passé.

Après cela, je passai une demi-heure avec elle, à répéter encore quelques exercices. Nous travaillâmes presque en silence, ce qui me laissa tout le temps de réfléchir à ce que Duscha m’avait montré. Je repensai alors à Vasquez la Main Rouge. Il m’avait assuré qu’il n’était plus contagieux. C’était probablement lui qui m’avait contaminé, mais je ne pouvais entièrement exclure l’idée que j’avais été infecté par le virus quand j’étais dans le lift, à proximité de tous ces adeptes de Haussmann.

Enfin, d’après Duscha, la souche qui m’affectait n’était pas très virulente. Elle avait peut-être raison. Jusque-là, mes seuls symptômes étaient les stigmates et les deux rêves que j’avais faits. Je ne voyais pas Sky Haussmann en plein jour, et je ne rêvais pas de lui tout éveillé. Je n’étais pas obsédé par lui, et rien, aucun signe avant-coureur, ne me permettait de penser que ça m’arriverait jamais. Je n’éprouvais pas le désir de m’entourer d’objets de culte évocateurs de sa vie ou de son époque ; il ne m’inspirait aucun sentiment de vénération. Pour moi, ce n’était qu’un personnage historique, un homme qui avait fait quelque chose d’effroyable et avait subi un terrible châtiment, mais qu’on ne pouvait évacuer comme ça car il nous avait aussi fait don d’un monde. Il y avait des personnages historiques plus anciens qui avaient des réputations mitigées, et dont les actes étaient peints dans des tons de gris tout aussi boueux. Je n’avais pas l’intention de me mettre à adorer Haussmann rien que parce que sa vie passait en boucle dans ma tête quand je dormais. J’étais plus fort que ça.

— Je ne comprends pas pourquoi vous êtes si pressé de nous quitter, me dit Amélie lors d’une pause, en repoussant une mèche de cheveux humides sur son front. Il vous a fallu quinze ans pour arriver ici ; qu’est-ce que c’est que quelques semaines de plus ?

— Vous savez, Amélie, je ne suis pas du genre patient.

Elle me regarda d’un air sceptique, alors je tentai de me justifier :

— Écoutez, ces quinze ans n’ont jamais existé, pour moi. J’ai l’impression que c’est hier que j’étais en train d’attendre l’embarquement du vaisseau.

— L’argument vaut toujours. Le fait que vous arriviez une semaine ou deux plus tard ne fera aucune différence au regard de Dieu.

Ça changerait tout, au contraire, me dis-je. Ça ferait toute la différence du monde, mais Amélie ne pouvait pas connaître la vérité. Je devais me contenter de lui répondre aussi naturellement que possible.

— En réalité… j’ai une bonne raison de partir au plus vite. Ça n’apparaît pas dans vos dossiers. Je viens de me souvenir que je voyageais avec un autre homme qui a peut-être été ranimé avant moi.

— C’est possible. Enfin, je suppose, si l’autre homme a été mis à bord du vaisseau avant vous.

— C’est ce que je me disais. En réalité, il se pourrait qu’il ne soit même pas passé par l’hospice, s’il n’y a pas eu de complications. Il s’appelle Reivich.

Elle eut l’air étonnée, mais pas suspicieuse.

— Je me souviens d’un homme qui portait ce nom. Il est bien venu chez nous. Argent Reivich, c’est ça ?

— Oui, acquiesçai-je avec un sourire. C’est bien ça.

La Cité du Gouffre
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